Socrate contre l’écriture

Je suis en train de lire le livre de Maryanne Wolf, professeure américaine de neurosciences cognitives, curieusement intitulé Proust et le calamar. Il y est question des conséquences possibles, sur le cerveau humain, du remplacement du livre par le digital (pour faire simple).

Une première partie est consacrée à l’apparition de l’écriture, notamment en Grèce. Du vivant de Socrate, au Ve siècle avant JC, elle en est à ses débuts. C’est avec Aristote, au siècle suivant, que le monde grec passe de l’enseignement oral à la lecture.

Socrate était opposé à l’écriture parce que les mots écrits étaient pour lui une matière inerte, sans nuance ni profondeur. Seul le dialogue, la fameuse méthode socratique d’enseignement, permet de les charger de sens en les questionnant.

Socrate pensait que l’écriture allait faire disparaître la mémoire, faculté extrêmement développée à cette époque comme on l’imagine, puisque l’écrit n’existait pas encore. Or la mémoire était pour lui — et reste objectivement — un instrument incomparable d’appropriation des connaissances.

Socrate s’inquiétait enfin des dangers de la diffusion de textes hors du contrôle de leur auteur. Livrés à eux mêmes, ils seraient à la merci de toute interprétation ignorante ou mal intentionnée (tiens, tiens).

Même s’il n’est évidemment pas question de regretter l’avènement de l’écriture, on ne peut nier que Socrate ait eu raison sur ces trois points. Le premier est peut-être le moins évident des trois, à moins qu’il ne recouvre cette idée simple : quand les mots n’ont pas de sens ou en ont trop (uberisation, république, laïcité, élites…), chacun comprend ce qu’il veut et plus personne ne comprend rien.

Et demain ? Je ne sais pas encore quelle sera la conclusion de Maryanne Wolf sur ce qui attend nos descendants et leur cerveau. La rigueur, la clarté et le plaisir de lecture seront-ils encore des valeurs sûres à la fin du siècle ? On s’y emploie modestement.

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Proust et le calamar, de Maryanne Wolf, publié en français par les éditions Abeille et Castor (à Angoulême, ah !)